AMÉRIQUE LATINE (économie et société)


AMÉRIQUE LATINE (économie et société)
AMÉRIQUE LATINE (économie et société)

Avec 20 385 000 km2, l’ensemble latino-américain représente près de 16 p. 100 des terres émergées, soit une superficie équivalente à celle de l’ex-U.R.S.S. ou du groupe États-Unis-Canada; il rassemblait, en 1990, 8,5 p. 100 de la population mondiale, un dixième de celle du Tiers Monde.

Un petit nombre des habitants de ses pays ne parlent pas une langue d’origine latine, mais sont anglophones (Guyana, Trinidad, Jamaïque, Belize, entre autres) ou néerlandophones (Suriname), et certains peuples également latins de l’Amérique du Nord, comme les Québécois ou les Acadiens, n’en font pas partie; pourtant, l’Amérique latine est habituellement considérée comme un ensemble relativement homogène, issu de la rencontre de l’«humanité indienne et de l’humanité ibérique» (Chaunu). Le terme même apparaît en France, sous le second Empire, lors de l’aventure malheureuse de Maximilien et connaît depuis lors une utilisation universelle, malgré des propositions peut-être plus adéquates comme Indo-Amérique, Amérique indo-latine ou encore Ibéro-Amérique.

Si les niveaux de développement sont intermédiaires entre ceux du monde développé et ceux des pays d’Afrique ou d’Asie du Sud, la grave crise économique des années quatre-vingt a entraîné un recul des niveaux de vie quasi général. En fait, les étapes du développement économique en Amérique latine présentent un aspect contradictoire: d’un côté, un très grand dynamisme à long terme illustré par les transformations majeures connues par des pays comme le Brésil ou le Mexique depuis un demi-siècle et leur accès au rang des principales puissances économiques mondiales; de l’autre, une série de handicaps structurels hérités de l’histoire, qui expliquent les retards du sous-continent ainsi que les blocages du développement, toujours actuels, et particulièrement nets dans le cas du Pérou, de l’Argentine, voire du même Brésil. Toutefois, une triple évolution semble devoir marquer favorablement la décennie de 1990: progrès de la démocratie, réorientation générale des politiques économiques et aussi nouvelles tentatives de renforcement des liens économiques régionaux de ce «continent en quête d’unité» (Barthélemy) depuis son indépendance.

1. Aspects généraux

Population et urbanisation

L’Amérique latine comptait 444,5 millions d’habitants en 1990, contre seulement 25 millions en 1800. C’est le fruit, bien sûr, d’une forte immigration, qui culmine au début du XXe siècle, mais aussi et surtout de l’accroissement naturel, qui participe de l’explosion démographique atteignant tous les pays en développement après la Seconde Guerre mondiale. Les taux de mortalité baissent alors rapidement sous l’effet des progrès médicaux (12 p. 1 000 en 1965 contre 10 p. 1 000 dans les pays développés), tandis que les taux de natalité restent à des niveaux très élevés (40 p. 1 000 contre 20 p. 1 000 à cette même date). La dynamique est telle que la population du sous-continent, encore inférieure à celle des seuls États-Unis en 1940, devrait en représenter environ le double en l’an 2000 (533 millions). La part des jeunes y est prépondérante, les moins de quinze ans représentant 37 p. 100 du total en 1989 (20 p. 100 dans les pays de l’O.C.D.E.), avec toutes les difficultés que cela implique: charge accrue pour les actifs, infrastructures coûteuses et improductives à court terme, nécessité d’une création continue de nombreux emplois, délinquance, etc. Cependant, l’Amérique latine est la première région du Tiers Monde à avoir entamé sa transition démographique. Le taux d’accroissement naturel atteint un maximum en 1960-1965 (29 p. 1 000), puis régresse (27 p. 1 000 en 1965-1970, 25 p. 1 000 en 1970-1980, 21 p. 1 000 entre 1980 et 1990), sous l’effet de la baisse du taux de natalité (28 p. 1 000 en 1989, pays de l’O.C.D.E., 13 p. 1 000); cette baisse est particulièrement nette dans le Sud (Argentine, 20 p. 1 000; Chili, 23 p. 1 000; Uruguay, 17 p. 1 000). L’évolution démographique rejoint ainsi celle des pays développés et correspond au phénomène général de baisse de la fécondité lié au développement économique et à l’élévation du statut social des femmes. La population de l’Amérique latine devrait ainsi se stabiliser, au cours du XXIe siècle, aux environs de 800 millions et représenter, selon les projections de l’O.N.U., 9 p. 100 de la population mondiale en 2025 (contre 19 p. 100 pour l’Afrique, 58 p. 100 pour l’Asie, 6 p. 100 pour l’Europe et 4 p. 100 pour l’Amérique anglo-saxonne), soit un pourcentage peu différent de la situation actuelle.

La population totale est donc encore relativement faible par rapport aux immensités du continent (densité: 20 hab./km2) et très inégalement répartie. Les régions côtières – surtout sur la façade atlantique en Amérique du Sud, du Nordeste au Río de la Plata, mais aussi au nord-ouest de l’Amérique du Sud, du Venezuela à l’Équateur – et les hautes terres du Mexique et de Colombie concentrent la majeure partie de la population. Trois pays (Brésil, Mexique, Argentine) représentent plus de 60 p. 100 de la population totale. Les types de peuplement sont également très disparates. On oppose généralement une Amérique blanche au sud (Argentine, Uruguay, sud du Brésil) représentant 15 p. 100 de la population latino-américaine, une Amérique indienne dans les pays andins, l’Amérique centrale et le Mexique (48 p. 100) et enfin, pour 37 p. 100, une Amérique mélangée issue du triple peuplement indien, européen et africain, renforcé de l’apport asiatique (Brésil, Venezuela, Colombie, Paraguay, Guyanes).

L’Amérique latine est le continent le plus urbanisé du Tiers Monde (72 p. 100 de la population totale en 1989), beaucoup plus proche à cet égard du monde développé (77 p. 100) que des autres régions en développement (Afrique, 28 p. 100, Asie, 47 p. 100, monde arabe, 54 p. 100). Cela s’explique par l’histoire (implantation de villes, sièges du pouvoir, par les colonisateurs); par les niveaux de vie et d’industrialisation relativement élevés de l’Amérique latine par rapport au reste du Tiers Monde; enfin, par un développement tertiaire souvent parasite alimenté par l’exode rural lié aux inégalités foncières. Les grandes villes tentaculaires comme Mexico, São Paulo, Buenos Aires, Rio de Janeiro figurent déjà parmi les plus grandes métropoles mondiales et les dépasseront dès la fin du siècle, Mexico atteignant alors les 30 millions d’habitants et São Paulo, 25 millions. Cette hyperurbanisation pose des problèmes insurmontables, à commencer par la généralisation de l’habitat précaire: ranchitos de Caracas, poblaciones de Santiago, barriadas de Lima, villas miserias de Buenos Aires et favelas au Brésil vont jusqu’à représenter un tiers des habitants de la cité. L’afflux permanent des ruraux, l’insuffisance des infrastructures, des services urbains, des emplois, enfin, expliquent l’impossibilité d’intégrer progressivement ces bidonvilles. La criminalité, la délinquance, l’extension des petits métiers du secteur informel, le caractère insalubre de quartiers entiers, la pollution et les risques dus à l’imbrication des industries dangereuses et des lieux d’habitation, la survie organisée sur les décharges publiques sont quelques aspects de cette urbanisation sauvage, commune à tant de villes du Tiers Monde.

Ressources et productions

L’Amérique latine représentait 4,4 p. 100 de la production mondiale en 1948 et 5,8 p. 100 en 1980. Dix ans plus tard, du fait de la crise économique, sa part était retombée à 4 p. 100. Les denrées d’exportation sont les produits agricoles tropicaux tels que le café, le sucre, les bananes, ainsi que le soja brésilien et le blé argentin. Les produits miniers exportés sont l’étain, le cuivre, le fer, la bauxite, le zinc, pour lesquels l’Amérique latine représente une part élevée de la production mondiale (de 20 à 25 p. 100). Les articles manufacturés forment cependant une part croissante des exportations totales (36 p. 100 en 1989). Le Brésil occupe une place prépondérante pour la plupart de ces marchandises (tabl. 1). C’est également le cas dans le domaine industriel, où ce pays est de loin la première puissance économique du sous-continent, avec 46 p. 100 de la production totale. Il produit près de 38 p. 100 de l’électricité dont 92 p. 100 sont d’origine hydroélectrique grâce aux ressources considérables apportées par les fleuves et les barrages gigantesques comme celui d’Itaipú. Le Mexique arrive deuxième avec 20 p. 100 de la production d’électricité (78 p. 100 d’origine thermique), et l’Argentine troisième avec 9 p. 100 (dont 59 p. 100 d’origine thermique). Le Brésil fabrique également plus de la moitié des automobiles du sous-continent, 58 p. 100 de l’acier et raffine 14 p. 100 des hydrocarbures bien qu’il ne soit qu’un producteur de pétrole modeste (9 p. 100 contre 41 p. 100 pour le Mexique et 27 p. 100 pour le Venezuela). Globalement, l’Amérique latine est exportatrice d’énergie, sa consommation ne représentant que 70 p. 100 de sa production. Cependant, les situations sont très diverses selon les pays. Ainsi, le Brésil, malgré sa taille et des ressources naturelles très variées, conserve une forte dépendance énergétique. Sa consommation d’énergie par habitant représente 17 p. 100 de celle des pays de l’O.C.D.E. (Venezuela: 50 p. 100; Mexique: 25 p. 100; Haïti: 1 p. 100; moyenne Amérique latine: 20 p. 100).

La composition sectorielle de la production fait apparaître une structure proche de celle des pays développés: les activités industrielles représentent 37 p. 100 du P.I.B., dont 25 p. 100 pour le secteur manufacturier, l’agriculture 10 p. 100 et les services 53 p. 100. Cependant, le gonflement rapide du secteur tertiaire s’explique en partie par le caractère très capitalistique des investissements industriels, dans le cadre d’une stratégie défavorisant les activités de main-d’œuvre. Les services ressemblent ainsi plus au secteur refuge d’une population cherchant du travail, avec le développement du secteur informel et des emplois administratifs, qu’au nouveau secteur dynamique caractéristique des économies postindustrielles occidentales. La répartition de la population active fait, quant à elle, ressortir la part encore élevée de l’agriculture (un tiers) et faible de l’industrie (un quart) en comparaison des pays riches. Le déclin relatif de l’agriculture depuis les années soixante a profité beaucoup plus aux services qu’à l’industrie.

Durant les années quatre-vingt, alors que le P.I.B. ne progresse plus que de 1 p. 100 par an, en moyenne, pour toute l’Amérique latine, les industries manufacturières ne croissent que de 0,2 p. 100 (Brésil: face=F0019 漣 0,2 p. 100 par an entre 1981 et 1990; Argentine: face=F0019 漣 2,9 p. 100; Mexique: + 1,9 p. 100). Dans le même temps, la production agricole connaît un taux de croissance moyen de 1,9 p. 100 et les activités de services de + 1,3 p. 100. La crise frappe donc surtout l’industrie qui voit sa part reculer dans le produit total alors que celle du secteur tertiaire continue à augmenter.

Développement et inégalités

Le tableau 3 fait apparaître les niveaux de vie mesurés en termes de P.I.B. par habitant. Parmi les grands pays, le Venezuela, l’Uruguay, l’Argentine viennent en tête, suivis du Chili, du Brésil et du Mexique; les plus pauvres sont la Bolivie, le Nicaragua et Haïti. En termes de parité du pouvoir d’achat, le revenu par habitant ne représente, en moyenne, que 22 p. 100 de celui des États-Unis, l’Uruguay (29 p. 100), le Chili (28 p. 100), l’Argentine et le Mexique (26 p. 100) étant, à cet égard, les mieux placés.

L’indicateur du développement humain (I.D.H.), des Nations unies, combine l’espérance de vie, le P.I.B. par habitant exprimé en parité de pouvoir d’achat et le taux d’alphabétisation. Selon lui, c’est le Chili qui possède le niveau de «développement humain» le plus élevé, avec une espérance de vie et un niveau d’alphabétisation équivalents à ceux des pays développés et un P.I.B. par habitant comparable à ceux de la Grèce ou de l’Espagne. En prenant le Chili pour base (I.D.H. 100), les autres pays se partagent en quatre groupes. Le groupe des pays avancés réunit le cône sud – Chili (100), Uruguay (98) et Argentine (97) – et le Costa Rica (98). Suit un groupe intermédiaire formé du Mexique (93), du Venezuela (92) et de la Colombie (86), pays producteurs de pétrole où le revenu par tête est plus élevé mais les indicateurs sociaux moins favorables; Cuba (94), avec une espérance de vie et un taux d’alphabétisation élevés, en fait aussi partie. Un second groupe intermédiaire, présentant des indices nettement moins bons, rassemble Brésil (83), Paraguay (83), Équateur (81), Pérou (80), tous pays caractérisés par de graves inégalités sociales. Enfin, on trouve le groupe des pays les plus pauvres où l’espérance de vie est inférieure à soixante-cinq ans, le taux d’alphabétisation à 70 p. 100 et un niveau de vie moyen plus faible: pays d’Amérique centrale, Bolivie (59), République dominicaine (75) et Haïti (38).

De 1981 à 1990, le niveau de développement de l’ensemble latino-américain a chuté de 10 p. 100 (1,2 p. 100 par an en moyenne), la baisse étant particulièrement marquée en Argentine (face=F0019 漣 25 p. 100 sur la décennie), en Bolivie (face=F0019 漣 28 p. 100), en Haïti (face=F0019 漣 21 p. 100), au Nicaragua (face=F0019 漣 37 p. 100) et au Venezuela (face=F0019 漣 21 p. 100). Pour ces deux derniers pays, des causes externes ou extra-économiques sont cependant prépondérantes (chute des cours du pétrole pour le Venezuela, troubles politiques et guerre civile au Nicaragua). On observera également, sur le long terme, une nette tendance à la réduction des écarts de développement entre pays. En 1960, l’Argentine, l’Uruguay et le Venezuela avaient un niveau de vie très élevé par rapport à leurs voisins. Depuis lors, les P.I.B. moyens sont devenus beaucoup plus proches, à l’exception du Pérou et des pays les moins avancés comme Haïti (tabl. 4).

Cependant, les moyennes ne rendent pas compte d’un éventail des revenus très largement ouvert, sauf dans les pays du cône sud (tabl. 5, pour lequel il faut se contenter de données déjà anciennes, mais toujours significatives). Ainsi, le revenu moyen au Brésil n’est-il guère plus qu’une fiction statistique, alors qu’en Argentine, où la classe moyenne est plus importante et les écarts plus réduits, il représente un revenu réel pour une fraction appréciable de la population. Ajoutons que les inégalités ont eu tendance à s’accroître depuis la guerre jusque dans les années soixante-soixante-dix, les politiques de développement par substitution d’importations favorisant les activités capitalistiques; cette même tendance devait se retrouver, par la suite, dans les pays qui avaient appliqué des
stratégies plus libérales, favorisant les catégories aisées – ainsi au Brésil, après le coup d’État de 1964 (tabl. 6).

Enfin, les divers indicateurs sociaux et démographiques montrent un rétrécissement des écarts avec les pays développés, selon un mouvement d’ailleurs général à l’ensemble des pays du Tiers Monde. Ainsi, pour prendre le cas de l’espérance de vie à la naissance, qui résume tous les indicateurs sociaux en un chiffre, on peut constater que celle-ci était, en 1960, de cinquante-sept ans pour l’Amérique latine dans son ensemble contre soixante-dix ans dans les pays développés, soit un écart de treize ans (tabl. 7). En 1990, l’écart est réduit à neuf ans (76 ans pour les pays développés, 67 ans en Amérique latine). À l’intérieur de l’ensemble latino-américain, les écarts se sont également réduits – vingt-cinq ans en 1960, vingt ans en 1990 – entre les situations les plus favorables (Argentine, Uruguay, Cuba, Costa Rica) et les pays où la longévité reste la plus faible (Haïti, Bolivie).

2. La société

Le monde rural

La production agricole a augmenté rapidement en Amérique latine dans les dernières décennies, mais surtout en ce qui concerne les produits d’exportation. La production alimentaire par habitant a beaucoup moins progressé: 3 p. 100 en vingt ans, avec des situations très diverses selon les pays (tabl. 2). Cet écart s’explique par le caractère archaïque d’une grande partie des activités agricoles dans le sous-continent.

Il s’agit, évidemment, des latifundios , ou plutôt du «couple maudit» (Rouquié) qu’ils forment avec les minifundios : les grands domaines insuffisamment exploités et leur misérable contrepartie, à peine capable par la taille d’assurer la survie d’une famille. Bien que sur le déclin, en termes d’importance et de pouvoir, c’est encore là un aspect fréquent du monde rural latino-américain. Selon la F.A.O., dans toute l’Amérique latine, 1,3 p. 100 des propriétés représentent 71,6 p. 100 des terres. L’origine de cette situation remonte aux temps coloniaux. Par un édit de 1503, Isabelle la Catholique crée l’encomienda (commanderie), qui assure aux premiers conquistadores un quota d’Indiens dont ils pouvaient exiger tribut et travail gratuit. Le plus illustre, Cortés, s’est ainsi vu attribuer, en 1529, 60 000 km2 dans la vallée d’Oaxaca et environ 100 000 âmes. Ce système sera la cause directe de l’inégalité foncière et de l’exploitation de la main-d’œuvre dans un cadre féodal. Bien qu’officiellement supprimé par Charles Quint, à la suite de nombreux abus, il va se prolonger jusqu’à nos jours sous des formes variées, rétablissant en fait, avec le péonage, le servage médiéval. Les Noirs prendront la place des Indiens au Brésil (l’esclavage y commence dès 1538, pour n’être aboli qu’en 1888) et dans les Caraïbes.

Dans les premiers temps de la colonie, le latifundio joue un rôle social nécessaire. Les régions sont immenses, isolées, très peu peuplées; l’Espagne et le Portugal ont eux-mêmes peu d’habitants et donc peu de colons à expatrier: le grand domaine, comme dans l’Europe du haut Moyen Âge, permet à de petits groupements humains d’assurer leurs besoins alimentaires en circuit fermé. Par la suite, après l’indépendance, le latifundio va se renforcer et devenir un frein au développement. Les techniques agricoles restent jusqu’à nos jours archaïques (cultures sur brûlis, houe, jachère...), car le latifundio n’est pas une cellule économique rationnelle cherchant à maximiser son profit. La terre et l’exploitation forcenée de la main-d’œuvre donnent au possédant des revenus élevés, mais aussi prestige et influence politique. En outre, le latifundio est divisé en petites exploitations de tenanciers dépendants occupés à des cultures surtout vivrières pour eux-mêmes. Moins de 10 p. 100 des terres y sont cultivées, le reste est livré à l’élevage extensif. Les très faibles productivités et rendements des latifundios, lesquels sont à l’origine de la production vivrière, expliquent les difficultés alimentaires en Amérique latine: sous-alimentation, malnutrition, nécessité d’importer des denrées dans les pays andins, au Venezuela, au Mexique et dans les Caraïbes.

L’idée d’une nécessaire redistribution des terres est ainsi apparue depuis longtemps, s’imposant au Mexique (1917), en Bolivie (1953), à Cuba (1959) et au Pérou (1968), se heurtant ailleurs à l’opposition des possédants, comme au Brésil ou en Colombie. Le transfert de la propriété de la terre à ceux qui la travaillent devrait pourtant avoir des effets favorables sur la production, à l’image des réformes agraires radicales effectuées après la guerre en Corée ou à Taïwan: le surplus agricole permet l’investissement dans les autres secteurs, et la hausse des revenus paysans crée des débouchés pour l’industrie. En outre, les inégalités de revenus et de fortune en Amérique latine proviennent en grande partie de l’inégale distribution des terres, et les réformes agraires permettraient ainsi de les atténuer. La réforme se poursuit au Mexique, où elle prend, depuis 1991, un tour libéral. Le système de l’ejido , institutionnalisé dans les années trente par Lázaro Cárdenas, permettait au paysan d’exploiter et de transmettre les terres redistribuées, mais non de les vendre ou de les louer, cela afin d’éviter le retour des grands domaines. Le résultat s’est caractérisé par une faible productivité, une division croissante des terres et une insuffisance des moyens techniques. Les droits de propriété sont actuellement renforcés, avec la possibilité de vendre la terre, soit un abandon du caractère collectif de l’ejido et une évolution vers une forme de capitalisme rural.

En marge des schémas traditionnels, cependant, une agriculture moderne s’est également développée en Amérique latine, même si elle ne représente encore qu’une part réduite des superficies cultivées. Le tableau 8 fait ressortir la faible productivité des latifundios, ainsi que le rôle essentiel (60 p. 100) des domaines intermédiaires dans la production totale. Les cultures d’exportation ont connu un développement spectaculaire dans les dernières décennies. Les produits traditionnels – café, cacao, bananes, sucre, blé argentin, viande de l’Uruguay – ont été complétés par des produits nouveaux comme le soja. Le Brésil est devenu le deuxième exportateur mondial de produits agricoles avec environ 40 p.100 du total exporté par le sous-continent, alors même que ces produits ne représentent plus qu’environ un quart de ses exportations en 1989 (contre 71 p. 100 encore en 1970). Les exploitations se sont modernisées et se sont intégrées à l’économie monétaire de marché. Une agriculture capitaliste efficace prend peu à peu la place du secteur archaïque. Certains latifundios se sont aussi transformés en rejoignant le secteur moderne.

Cependant, diverses réserves doivent être formulées sur ce développement. Tout d’abord, il n’a pas permis d’intégrer les petits producteurs ruraux qui ont été marginalisés, expulsés et forcés d’émigrer vers les villes. Des conflits, meurtriers, pour la terre se sont ainsi généralisés en Amérique latine, surtout au Brésil, entre paysans dépossédés et hommes de main des grandes exploitations (cent cinquante morts dans le Nordeste en 1985).

Ensuite, les cultures d’exportation ont parfois pris la place des cultures vivrières (sans compter, dans le cas particulier du Brésil, l’extension de la culture de la canne à sucre pour produire du carburant automobile). Le conflit entre les deux types de production pourrait être résolu par un meilleur partage des terres, car il en existe assez pour développer à la fois les deux types de cultures, au moins dans tous les grands pays d’Amérique latine. Les cas de l’Amérique centrale et des Caraïbes sont différents à cause de l’exiguïté des territoires.

Enfin, la modernisation et l’extension des cultures aux zones forestières posent des problèmes écologiques croissants. L’ouverture de nouvelles frontières en Amazonie a été un moyen de trouver davantage de terres, sans avoir à pratiquer des réformes agraires. Ainsi le Brésil, qui occupe 60 p. 100 de la forêt amazonienne (3,3 de ses 5,5 millions de kilomètres carrés), a entamé depuis les années soixante un vaste programme de mise en valeur fondé sur la construction de routes et d’aides diverses à l’installation et au défrichement. La forêt amazonienne y représente 40 p. 100 du territoire national, mais seulement 7 p. 100 de la population et 5 p. 100 du P.I.B. Ses ressources (minières, hydroélectriques, agricoles) sont énormes et encore mal connues. Ce programme a entraîné la destruction accélérée de la forêt pluviale: 20 000 km2 par an dans les années quatre-vingt, soit la moitié de la Suisse, 13 000 km2 en 1990, 10 000 km2 en 1991. Ce ralentissement est dû à la crise économique qui atteint le pays (la construction de nouvelles routes est arrêtée; les subventions ne sont plus versées faute de crédits budgétaires). Les projections évaluent à un dixième la perte de la forêt amazonienne à l’an 2000, entre un quart et un tiers en 2030 selon les scénarios et de 40 p. 100 aux deux tiers en 2090. À l’évidence, les migrations vers la forêt, principale cause des destructions, ne pourront être freinées que par le développement économique, une réduction des inégalités sociales et régionales et la diminution progressive de pauvreté.

Les classes sociales

Les différences de classes sont très marquées en Amérique latine du fait des inégalités sociales extrêmes. On peut schématiquement distinguer une grande bourgeoisie, des classes moyennes et une classe ouvrière aux traditions déjà anciennes.

La bourgeoisie dominante, aux allures d’oligarchie, est issue des secteurs exportateurs de l’agriculture (café, élevage, céréales...) ou des mines (cuivre, étain...) comme au Chili, ou en Bolivie avec la «cleptocratie minière» des Patiño, qui contrôle le pays jusqu’à la nationalisation de 1952. Dans d’autres pays où dominent les firmes étrangères, comme la United Fruit en Amérique centrale ou les compagnies pétrolières au Venezuela, il s’agit plutôt d’une bourgeoisie compradore associée aux intérêts transnationaux et bénéficiant des «miettes de la plus-value». Les grandes familles ont ainsi dominé la plupart des pays d’Amérique latine jusqu’à ce que la poussée de l’industrialisation, la démocratisation et la montée des classes moyennes entraînent une dilution de leur pouvoir. Elles forment une classe d’affaires qui, loin de présenter des aspects archaïques, tend à pousser à la modernisation, d’abord par son insertion dans le marché mondial, puis par la diversification de ses activités à partir des secteurs exportateurs initiaux. Cette classe ne s’identifie donc pas aux latifundistes pratiquant une sorte de féodalisme attardé en plein XXe siècle, mais plutôt à une élite cosmopolite cultivée et modernisatrice. Détenant les principaux leviers du pouvoir économique, elle dispose des moyens d’empêcher des réformes sociales qui léseraient ses intérêts: fuite des capitaux, pressions politiques, voire sabotage économique dans le cas du Chili en 1972-1973. À partir de la fin du XIXe siècle et de la montée de l’industrialisation, une bourgeoisie capitaliste tend à s’affirmer autour de São Paulo, de Medellín en Colombie, de Monterrey au Mexique. Des immigrants, comme Matarazzo au Brésil, ou des exploitants agricoles convertis à l’industrie créent des groupes industriels importants. Cette bourgeoisie nationale qui joue un rôle dynamique dans l’évolution économique est plutôt réformiste sur le plan social et favorable à un système d’institutions démocratiques. Elle s’oppose ainsi à la vieille hiérarchie des latifundistes.

Le développement industriel entraîne également l’apparition et la montée d’une classe moyenne importante, qui distingue l’Amérique latine des autres régions du Tiers Monde; c’est le fait, notamment, de pays du Sud comme l’Uruguay, l’Argentine, le Chili, mais également du Mexique, de la Colombie, du Venezuela. Cette classe moyenne est composée des fonctionnaires, des employés, des exploitants agricoles familiaux, des commerçants. Les investissements des multinationales, qui versent en général des salaires plus élevés que la moyenne, aboutissent également à la renforcer. Elle appuie généralement aussi les mouvements réformistes visant au progrès social et à la démocratisation, mais, dans certains cas, a pu jouer un rôle conservateur comme dans le Chili d’Allende ou le Brésil de João Goulart. D’autre part, la masse des fonctionnaires dans les pays du cône sud exerce un effet sclérosant et explique en partie les blocages de développement (Argentine, Uruguay). Dans d’autres cas, à travers la jeunesse essentiellement, la classe moyenne alimente les mouvements révolutionnaires, aussi bien ceux qui réussissent (Mexique, Cuba, Nicaragua) que ceux qui échouent (Tupamaros en Uruguay, Montoñeros en Argentine, dans les années soixante-dix).

La classe ouvrière voit, à partir du début du siècle, son effectif et son influence croître dans les principaux pays miniers et industriels (Argentine, Chili, Brésil, Mexique, Colombie, Pérou, Bolivie, Venezuela). Idéologies et modèles viennent, comme les émigrés, d’Europe, les premières organisations ouvrières prenant la forme des mutuelles et des sociétés de résistance connues sur le Vieux Continent près d’un siècle plus tôt. De fait, les conditions de travail sont extrêmement dures et proches de celles des débuts de l’industrialisation en Europe. De grandes grèves, faisant l’objet d’une répression sanglante par l’armée ou les forces de l’ordre, jalonnent l’histoire du mouvement ouvrier latino-américain: 1906, dans le Sonora, au Mexique; 1907, à Iquique, au Chili; 1919, à Buenos Aires; 1922, à Guayaquil, en Équateur; 1928, à Ciénaga, en Colombie.

Les syndicats ont dû se constituer dans un contexte moins politisé qu’en Europe. L’absence de conscience de classe des migrants ruraux, qui ont le sentiment d’une promotion sociale avec l’entrée à l’usine et la vie urbaine, explique leur faiblesse dans la plupart des pays. Les exceptions sont, là encore, le fait des pays du cône sud, surtout en Argentine, où, dès les années trente, le syndicalisme est beaucoup plus organisé et influent. Après la guerre, le mouvement justicialiste (péronisme) le renforce encore. La C.G.T. argentine devient ainsi un syndicat bureaucratique et étatisé dont les aspects corporatistes excessifs (la patria sindical ) sont en partie responsables des blocages structurels et de la stagnation économique du pays.

La démocratisation des années quatre-vingt entraîne un renouveau syndical en Amérique latine, l’exemple le plus frappant étant offert par le Parti des travailleurs brésilien, dirigé par un responsable charismatique, Lula; ce renouveau est, toutefois, battu en brèche avec la crise économique et la montée des politiques économiques néolibérales.

Les institutions

L’État

L’Amérique latine appartient culturellement au monde occidental. Ainsi, l’idéal démocratique y est affirmé de longue date, même par les dictateurs et les régimes les plus autoritaires. Des élections factices peuvent être alors organisées pour maintenir un semblant de légitimité. Aujourd’hui, cependant, presque tous les pays du groupe (Cuba et Haïti faisant exception) ont adopté des institutions démocratiques à la suite d’une longue évolution.

Avec l’effondrement du régime colonial, au début du XIXe siècle, les structures de l’autorité disparaissent, ce qui permet l’émergence de pouvoirs locaux: seigneurs de la guerre, caciques, caudillos, ou coronels au Brésil. Parfois, ceux-ci dominent tout le pays et établissent une forme de dictature paternaliste, comme Rosas en Argentine, Trujillo à Saint-Domingue ou Gómez au Venezuela. Les changements de régime sont fréquents, mais ne modifient rien aux structures économiques et sociales, et, plutôt que de révolutions, on doit parler d’une «instabilité immobiliste» (Rouquié). On retrouve des aspects de ces régimes, poussés à la caricature, jusqu’à une époque récente (Somoza au Nicaragua, Stroessner au Paraguay): clientélisme (liens personnels, échanges de services contre la fidélité politique), fraude électorale, népotisme, confusion des richesses de l’État avec celles de la famille au pouvoir. Une forme plus évoluée de ces pouvoirs personnels apparaîtra avec les régimes populistes et nationalistes au XXe siècle (le régime «national-populaire» représente le modèle politique central en Amérique latine, selon Touraine): Juan Domingo Perón, en Argentine, et Getúlio Vargas, au Brésil, en sont les meilleurs représentants. Bien qu’ils soient à l’origine de politiques sociales, ces régimes évitent les réformes de structure et pérennisent l’ordre existant.

L’État moderne naît cependant, avec le développement économique entraîné tout d’abord par les secteurs exportateurs primaires. Il joue un rôle d’intermédiaire et d’arbitre pour éviter aux producteurs les fluctuations des cours du marché mondial, pour favoriser soit les cultures vivrières, soit les cultures d’exportation et, d’une façon générale, pour «harmoniser les intérêts divergents de plusieurs classes possédantes» (Rouquié). Par la suite, l’industrialisation et la montée des classes moyennes iront de pair avec le renforcement du rôle de l’État qui devient dirigiste et producteur: les industries lourdes sont lancées par les gouvernements dans les années quarante et cinquante, et ceux-ci se retrouvent à la tête de vastes secteurs publics. Vocation industrialiste et idéologie optimiste favorable à un développement accéléré («désarrollisme») caractérisent ainsi le Brésil des années cinquante et soixante: c’est l’époque de la construction de Brasília, inaugurée en 1961 par Juscelino Kubitschek. C’est encore celle où l’industrialisation transforme radicalement le pays, les industries nationales de biens d’équipement et de consommation durable prenant la place des importations. Les thèmes industrialistes chers au Brésil – celui-ci n’a-t-il pas adopté au XIXe siècle la devise d’Auguste Comte, «Ordre et Progrès»? – seront d’ailleurs repris, après le coup d’État militaire en 1964 et la période du «miracle économique» (1968-1978), avec des dirigeants comme Emilio Garrastazu Médici ou Ernesto Geisel. Comme leurs prédécesseurs, ceux-ci préféreront, de manière caractéristique, la fuite en avant aux réformes de structures, la croissance économique devant, à long terme, régler toutes les difficultés.

L’armée

Les années soixante-dix, en Amérique latine, ont été marquées par les régimes militaires, qui ne relâchent leur emprise qu’à la fin de la décennie.

Dans cette période, ce sont les courants conservateurs qui dominent. Ils vont de l’extrême droite, qui applique une politique de libéralisme total à l’économie et de répression sanglante envers les opposants (Argentine, Chili, Uruguay), à une droite nationaliste et interventionniste soucieuse de croissance économique, comme c’est le cas du système collégial des militaires brésiliens, en passant par les régimes paternalistes, patrimoniaux ou mafieux, de Stroessner au Paraguay, Somoza au Nicaragua ou Noriega à Panamá. Une autre tradition, celle-ci orientée à gauche, n’en caractérise pas moins les interventions de l’armée dans les gouvernements latino-américains. Dès les années vingt, des militaires progressistes réclament des réformes, et, dans certains cas, les appliquent: au Brésil, en 1922, avec les tenentes (lieutenants) qui sont à l’origine de la fameuse colonne Prestes; au Chili, avec Marmaduke Grove et le Parti socialiste, en 1932; en Équateur, en 1925, avec la révolution julienne; en Bolivie, en 1936 et 1943, et finalement en Argentine, avec Perón en 1946. Les chefs réformistes sont plus rares dans la marée militariste de 1960-1980: seuls Velasco Alvarado au Pérou, en 1968, Torres, en 1970, en Bolivie et Omar Torrijos, en 1968, à Panamá – il obtient la rétrocession du canal pour 1999 – poursuivent cette tradition.

Dans les années quatre-vingt, les retours échelonnés dans les casernes et la vague de démocratisation s’expliquent par divers facteurs: fin de la guerre froide; effacement de l’U.R.S.S.; revirement des États-Unis qui, à partir de la politique des droits de l’homme de Jimmy Carter, soutiennent les démocraties; sans oublier, enfin, les échecs tant militaires (guerre des Malouines, 1982) qu’économiques, essuyés par les généraux en Argentine ou au Brésil. Les performances économiques du Chili expliquent a contrario la longévité du régime d’Augusto Pinochet jusqu’en 1989.

L’Église

L’Amérique latine est avant tout un continent catholique: elle porte près de la moitié des fidèles de l’Église de Rome, un tiers de ses évêques. La population est chrétienne à 90 p. 100, et les protestants, bien qu’en progression, n’en représentent que moins de 5 p. 100. Le Brésil est le premier pays catholique du monde. Les nombreux voyages du pape montrent bien l’importance du continent, sans lequel l’Église catholique se limiterait avant tout à une partie du monde développé et de l’Afrique noire. Cette terre d’Amérique latine est aussi, depuis les années soixante, celle des théologiens de la libération comme Leonardo Boff, des communautés ecclésiastiques de base de dom Hélder Câmara, ou encore de figures de l’«Église populaire» comme Mgr Romero, assassiné en 1980 dans son église au Salvador, ou le père Dubois, de la población de la Victoria au Chili, expulsé en 1986. Ces images d’une Amérique latine au catholicisme puissant et volontiers progressiste sont bien connues; elles n’en sont pas moins trompeuses.

Tout d’abord, l’essentiel de l’Église reste politiquement conservateur, même si les courants progressistes – et parfois d’extrême gauche dans le cas du Nicaragua (trois prêtres marxistes y ont été au pouvoir jusqu’en 1990) – font davantage parler d’eux. À côté d’un clergé plutôt modéré figurent également des mouvements de droite comme l’Opus Dei, ou encore Tradition, Famille, Patrie en Argentine ou au Brésil. Ensuite, il ne faut pas oublier que l’Amérique latine compte peu de prêtres (un pour six mille habitants environ, contre un pour quinze cents en France), l’Église faisant donc volontiers appel à des vocations étrangères. Près de la moitié des prêtres viennent de l’extérieur dans un pays comme le Venezuela. D’autre part, les bases populaires du catholicisme sont assez fragiles. Les vieilles croyances indiennes, comme le culte de Quetzalcoatl au Mexique ou les rites guarani au Paraguay, et surtout les religions venues d’Afrique, dont la diffusion au Brésil atteint toutes les classes sociales, se mélangent au christianisme de façon assez peu orthodoxe. On distingue le candomblé, né à Bahia, qui est un culte d’origine yoruba (Bénin, Nigeria); la macumba, culte afro-brésilien dérivé du précédent, avec des éléments de religions indiennes, de magie noire et de christianisme; l’umbanda, qui intègre en plus des éléments de spiritisme et de magie blanche, et devient une véritable religion nationale bien implantée dans les classes moyennes. Ces divers cultes, d’ailleurs, ne remettent pas en cause l’ordre social, car ils recherchent des solutions individuelles. Enfin, l’histoire enseigne que l’Amérique latine fut çà et là le théâtre d’une longue lutte entre l’Église et les éléments anticléricaux, lutte qui n’est pas sans rappeler, à la fois, les guerres de Religion en Europe au XVIe siècle, les conflits de la IIIe République et la déchristianisation menée par les régimes soviétiques ou marxistes. Au XIXe siècle, l’Église mexicaine possédait la moitié des terres et contrôlait la vie politique dans le cadre d’un véritable État théocratique; le Mexique est aujourd’hui un pays laïque qui n’entretient pas de relations avec le Vatican. En Colombie, la violencia , guerre civile larvée entre 1948 et 1956, oppose les conservateurs, liés à l’Église, aux libéraux, opposés à son influence, dans une sorte de guerre de religion qui fait trois cent mille morts. Mais c’est à Cuba que la déchristianisation a été poussée le plus loin en Amérique: il ne reste qu’environ deux cents prêtres pour les dix millions de Cubains.

3. Les étapes du développement économique

L’industrialisation

Les phases de l’industrialisation en Amérique latine se caractérisent par une oscillation allant de l’ouverture à la protection, au gré de l’environnement international et des mouvements de pensée économique dominants.

Quand, à la fin du XIXe siècle, l’Amérique latine commence à s’industrialiser, il s’agit d’une croissance tournée vers l’extérieur (para fora ), dans laquelle les exportations jouent un rôle majeur. Les devises qu’elles fournissent permettent la mise en place d’infrastructures, l’importation d’équipements pour les premières industries de biens de consommation courante et de transformation locale des matières premières. Les pays du continent s’insèrent dans la division internationale du travail en fonction de leurs avantages comparatifs, selon le modèle libre-échangiste appliqué par la Grande-Bretagne, puissance dominante. Les phases d’expansion du commerce international, comme l’a montré Leff, favorisent l’industrialisation, la Première Guerre mondiale ayant marqué à cet égard un ralentissement. Des pays comme l’Argentine et l’Uruguay jouissent d’un niveau de prospérité comparable à celui de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande ou des pays scandinaves, qui appliquent le même modèle.

La crise de 1929 va créer une véritable rupture, faisant de l’industrie le secteur dominant qui entraîne toute l’économie. Au Brésil, sa part passe ainsi de 21 p. 100 de la production totale en 1919 à 43 p. 100 en 1939. La dépression se transmet tout d’abord de façon négative, l’Europe et les États-Unis, dont la production s’effondre, réduisant massivement leurs achats de produits de base. Les excédents de production s’accumulent en Amérique latine, et le café, par exemple, est jeté à la mer ou brûlé dans les locomotives. Les recettes d’exportation en devises diminuant, la capacité d’importation suit. L’offre de produits manufacturés de consommation, alimentée essentiellement par les importations, se raréfie et les prix se mettent à flamber, face à une demande qui reste à un niveau élevé. Ainsi, les produits nationaux concurrents se trouvent avantagés et l’industrie se développe pour faire face aux besoins intérieurs: c’est le début d’un processus d’industrialisation par substitution d’importations, modèle de développement où la croissance, tournée vers l’intérieur (para dentro ), qui se poursuivit pendant la Seconde Guerre mondiale, va faire perdre peu à peu aux économies latino-américaines leur caractère d’«économies reflets». Encouragé par divers courants de pensée (structuralistes, dépendantistes) et des institutions comme la Commission économique pour l’Amérique latine (C.E.P.A.L.), autour de Raúl Prebisch, le processus va se poursuivre jusque dans les années soixante grâce à une politique protectionniste, les droits de douane prenant le relais de la crise, puis de la guerre, pour créer un marché interne et favoriser les industries nationales, selon la théorie du protectionnisme éducateur. Le remplacement des importations commence par les industries traditionnelles, puis aborde les industries plus complexes des biens de consommation durable, et enfin des biens d’équipement. Les grands pays comme le Brésil, le Mexique et l’Argentine, grâce à un marché plus vaste et à des ressources plus diversifiées, sont les mieux à même de pousser le processus. Dans les années soixante, le continent est largement industrialisé, les industries nationales couvrant l’essentiel des besoin (plus de 90 p. 100 au Brésil).

Destinée à protéger les économies latino-américaines des risques de détérioration des termes de l’échange, la stratégie d’industrialisation par substitution d’importations n’en a pas moins conduit à des situations bloquées. Elle n’a permis qu’une faible absorption de main-d’œuvre: les investissements ont été très capitalistiques, la production a augmenté plus vite que l’emploi, et le chômage s’est accru. Le coût du capital a été artificiellement abaissé par rapport au travail, par les aides et subventions étatiques, alors même que la surévaluation des taux de change favorisait les importations d’équipements conçus dans les pays développés pour économiser la main-d’œuvre. D’autre part, à mesure que la substitution d’importations concernait des produits plus élaborés, les industries à mettre en place se caractérisaient par une intensité en capital de plus en plus forte. De plus, l’étroitesse des marchés intérieurs impliquait souvent une sous-utilisation des capacités de production ainsi que la création d’une ou de deux firmes en position dominante sur les marchés. Cette stratégie n’a pas non plus permis de desserrer le goulet d’étranglement externe: avec le remplacement de produits plus complexes, il fallait importer davantage de machines coûteuses alors même que les exportations stagnaient. En effet, la protection élevée – et donc le coût élevé des inputs – empêchait les industries potentiellement exportatrices d’être compétitives, alors même que le marché intérieur, plus rentable, absorbait leur production.

Retournement dans les années soixante-soixante-dix, qui voient la mise en place d’une nouvelle stratégie d’exportations industrielles, favorisée par une politique de dévaluations compétitives et diverses aides aux producteurs. Dans cette période, le Brésil, l’Argentine, le Mexique, la Colombie deviennent des exportateurs importants de produits manufacturés et figurent parmi les «nouveaux pays industriels», à côté des pays d’Extrême-Orient. Les taux de croissance économique sont alors élevés pour la plupart des pays d’Amérique latine (tabl. 3). Les stratégies de promotion des exportations ont d’abord pour effet de diversifier le commerce extérieur, donc d’enrayer la détérioration des termes de l’échange et d’éviter les effets néfastes des fluctuations de cours des produits primaires. Les conséquences sur la balance des paiements et l’endettement sont également positives car les gains en devises, dus aux exportations nouvelles, sont supérieurs aux économies réalisées par le remplacement des importations. Ensuite, le marché mondial autorise pour les firmes la réalisation d’économies d’échelle que les marchés nationaux trop restreints contrarient; la concurrence internationale a aussi des effets favorables sur la qualité des produits, leur coût, la gestion des entreprises, l’innovation et l’adoption du progrès technique. Enfin, et surtout, le développement des exportations manufacturées doit permettre d’absorber plus de main-d’œuvre, car les industries en cause sont moins capitalistiques. En effet, toute la stratégie repose sur une exploitation plus intense des avantages comparatifs, en particulier les activités de main-d’œuvre. Cette meilleure utilisation des ressources entraîne un emploi accru et tend aussi à corriger les inégalités de revenu, comme les cas de la Corée et de Taïwan l’ont bien montré.

Cependant, le marché intérieur est resté protégé: la politique de substitution d’importations devient plus sélective, elle n’est pas abandonnée. Seul le Chili, après 1973, s’est engagé dans cette voie libérale, en réduisant ses droits de douane et en acceptant des transformations structurelles de son économie: abandon d’activités industrielles anciennes au profit de nouveaux secteurs plus conformes aux avantages comparatifs du pays.

La dette

Le problème de la dette externe – un tiers de la dette totale du Tiers Monde – a pour origine l’accumulation de déséquilibres des paiements courants, fruits d’échanges structurellement déficitaires pour la plupart des pays de la zone. Celle-ci a dû attendre les années quatre-vingt et les politiques d’ajustement pour connaître un excédent durable des échanges de biens et services, le déficit courant tombant de 42 milliards de dollars en 1981-1982 à 1,6 en 1990. Phénomènes naturels pour des pays en développement, qui ont besoin d’importer machines et équipements et font appel à l’épargne externe, les déficits courants et l’endettement sont devenus excessifs dans les années soixante-dix. Il fallait financer une croissance forte, et le contexte était encourageant: abondance des liquidités à recycler, faiblesse de taux d’intérêt inférieurs à l’inflation, avantages mutuels retirés par les différentes parties en présence (pays de l’O.P.E.P., banques, pays développés, pays emprunteurs).

Mais le retournement de la politique économique américaine, avec l’arrivée de Paul Volcker à la Réserve fédérale en 1979, entraîne une remontée brutale des taux d’intérêt, ainsi que la réduction de l’inflation. D’autres facteurs s’additionnent: la récession économique mondiale, la chute des cours des matières premières et notamment du pétrole, les capitaux fuyant les pays endettés, la réalisation par ces derniers d’investissements improductifs ne permettant pas de renforcer leur capacité d’exportation, c’est la crise. Les indicateurs se dégradent (tabl. 10), le service de la dette atteignant, en 1982, 63 p. 100 des exportations. Le Costa Rica, dès 1981, le Mexique en août 1982, suivi du Brésil en novembre, déclarent ne plus pouvoir faire face à leurs échéances. Des mesures financières d’urgence sont alors mises sur pied par le F.M.I., la B.R.I. et les principales banques centrales, afin d’éviter la faillite des banques engagées et l’effondrement du système financier international. En 1987, le Brésil déclare à nouveau un moratoire sur les paiements d’intérêts aux banques commerciales et, en 1991, neuf pays d’Amérique latine ont des arriérés sur les intérêts, l’Argentine et le Brésil n’en réglant qu’un tiers.

Cependant, le problème de la dette a été en partie résolu au cours des années quatre-vingt. Les banques créancières, tout d’abord, ont renforcé leur position en réduisant leurs engagements sur les pays en développement et en constituant des provisions. Du côté des pays débiteurs, la dette a été rééchelonnée sur le long terme, une partie étant transformée en actifs, grâce au marché secondaire qui apparaît en 1985: les créances sur le Tiers Monde y sont négociées avec une décote correspondant à la situation de chaque pays. Le Chili a été le premier, en 1985, à convertir des créances en titres de participation. En cinq ans, les debt-for-equity swaps (échanges de dettes contre actifs) lui ont permis de réduire sa dette de 10 milliards de dollars, soit la moitié de son montant de 1988. Après l’échec du plan Baker en 1985 visant à accroître les flux bancaires vers les pays endettés, le plan Brady, lancé en 1989, permet diverses modalités de réduction de la dette, en fonction des résultats des politiques macroéconomiques et structurelles d’ajustement. Le Mexique, le Venezuela, l’Uruguay, le Costa Rica ont été les premiers à bénéficier de ces réductions. L’amélioration des indicateurs, la réduction des déficits courants et le rapatriement des capitaux ont rétabli la confiance, de sorte qu’après huit ans de stagnation les investissements privés vers l’Amérique latine ont repris à un niveau élevé (24 milliards de dollars en 1990 contre 11 en 1988), essentiellement dirigés vers le Chili, le Mexique et le Venezuela; la tendance de la décennie en cours est au capital-risque plus qu’à l’emprunt bancaire.

En définitive, la dette latino-américaine ne devrait croître que faiblement d’ici à l’an 2000 (460 milliards selon les prévisions). Tous les problèmes ne sont pas résolus, en particulier l’endettement du Brésil, principal débiteur, qui constitue toujours un obstacle majeur à son développement; mais le gros des difficultés semble maintenant dépassé. Cette amélioration n’a pourtant été obtenue qu’à la suite d’un long et coûteux processus d’ajustement.

De l’ajustement à la crise

La mise en place de politiques d’austérité en Amérique latine à partir de 1982 (compression de la demande, gel des salaires et de l’épargne, dévaluations, réduction des dépenses politiques) et le freinage brutal des apports de capitaux extérieurs, après la crise de la dette, ont entraîné un recul général de l’activité économique. Le taux de croissance a été en moyenne de 1 p. 100 par an, dans une décennie considérée comme «perdue pour le développement», contre 6 p. 100 dans les années soixante-dix. Le P.I.B. par habitant a ainsi diminué chaque année de 1,2 p. 100 (tabl. 3), ramenant l’Amérique latine dans son ensemble au niveau de 1976-1977. Dans certains pays, le recul a été bien plus marqué, comme le Pérou qui a vu son niveau de vie retourner à celui de 1961! Ce processus d’ajustement a entraîné une baisse de 40 p. 100 des importations sur la période et le retour à des excédents commerciaux élevés. Le sous-continent transfère ainsi de 25 à 30 milliards de dollars par an vers l’extérieur depuis 1983. Le transfert net de ressources (investissement moins épargne intérieurs) s’élevait à 3 p. 100 du P.I.B. en 1989 contre un apport net de 6 p. 100 en 1980 (tabl. 11). L’investissement intérieur s’est effondré, passant de 28 p. 100 à 19 p. 100 du P.I.B. à la fin de la décennie, alors même que les investissements étrangers se tarissaient.

La lutte contre l’inflation a suscité la mise en place de plans successifs en Argentine, au Brésil, au Pérou – plans Austral (1985) et Primavera (1988); Cruzado (1986), Verão (1989) et Collor (1990); García (1985) – fondés sur le gel temporaire des prix et des salaires, voire des épargnes (plan Collor), avec changement d’unité monétaire. Pourtant, la hausse des prix s’est accélérée, débouchant sur une situation d’hyperinflation et même d’hyperstagflation, en 1990 (tabl. 16). Seuls le Chili, le Mexique et la Bolivie sont parvenus à maîtriser les prix (taux réduits à 19 p. 100 au Mexique et à 16 p. 100 au Chili, en 1991). L’inflation a, en Amérique latine, des causes structurelles (insuffisance de l’offre agricole liée aux structures foncières, insuffisance chronique des recettes fiscales) et également psychologiques (les anticipations inflationnistes, dans le cadre d’une indexation généralisée, alimentent la hausse des prix). Mais la cause principale est monétaire: c’est la création de monnaie pour financer les déficits publics. Ainsi, les pays qui ont réussi à contenir l’inflation, comme la Bolivie, sont-ils ceux où le déficit budgétaire a été réduit. Au Brésil, les déficits des États, que le gouvernement fédéral n’arrive pas à contrôler, alimentent l’inflation. Le retour à la démocratie en 1985 s’est aussi traduit, sous le gouvernement Sarney, par des dépenses publiques incontrôlées. L’hyperinflation entraîne un phénomène de «dollarisation», par lequel la monnaie américaine tend à remplacer la monnaie nationale. Elle ruine également la confiance dans l’économie et favorise les placements spéculatifs au détriment des investissements productifs. Elle désorganise l’appareil de production en empêchant les prix de jouer leur rôle. Enfin, elle renforce les inégalités sociales, car les pauvres et les salariés en sont les premières victimes.

Les salaires réels ont ainsi baissé, en moyenne, de 25 p. 100 en Amérique latine entre 1980 et 1989, selon la C.E.P.A.L., et dans certains pays la chute a dépassé 30 p. 100 (Argentine, Brésil, Chili), voire 50 p. 100 (Mexique: face=F0019 漣 53 p. 100; Pérou: face=F0019 漣 77 p. 100). En même temps, l’emploi s’est dégradé, ce qui a donné lieu à la multiplication des activités de survie du secteur informel ainsi que des trafics de tout genre, en particulier celui de la drogue, qui représente une part importante de l’activité économique dans des pays comme la Bolivie, la Colombie, le Pérou. Les dépenses sociales ont diminué du fait des coupures budgétaires et, bien que les indicateurs sociaux aient continué à s’améliorer sur leur lancée, la pauvreté s’est étendue (tabl. 5): toujours selon la C.E.P.A.L., l’extrême pauvreté, qui concernait 112 millions de personnes en Amérique latine en 1980 (35 p. 100 des ménages), en atteignait 164 millions en 1986, soit 38 p. 100 des ménages. Le fardeau de l’ajustement a donc surtout porté sur les catégories sociales défavorisées, ce qui avive les risques d’explosion sociale, à moins d’un retour à une croissance forte d’ici à la fin du XXe siècle.

Libéralisation et relance de l’intégration régionale

Les perspectives économiques pour la décennie en cours sont beaucoup plus favorables. Le F.M.I. et la C.E.P.A.L. tablent sur des taux de croissance de 3 à 5 p. 100 pour l’ensemble de l’Amérique latine. Un accord général se dessine en effet à travers le continent en faveur d’une croissance extravertie, d’un recul de l’État et d’une extension des mécanismes de marché. Cette nouvelle stratégie, en partie appliquée dès les années quatre-vingt, ordonne les actions nécessaires autour de cinq axes principaux.

Secteur extérieur . Réduction des droits de douane à moins de 20 p. 100 en moyenne; élimination des contingents et autres barrières quantitatives aux échanges; suppression des taxes à l’exportation; dévaluation réelle permettant de pratiquer des taux de changes «réalistes», c’est-à-dire plus conformes au marché; ouverture aux investissements directs étrangers; réduction des contrôles des changes. Ces diverses mesures ont pour but d’améliorer la compétitivité des entreprises et de favoriser les exportations, surtout celles de produits nouveaux.

Secteur public . D’abord des privatisations, facilitées par l’existence du marché secondaire de la dette et l’ouverture au capital étranger. Au Mexique, en 1991, les trois quarts des 1 155 entreprises publiques de 1982 avaient été privatisées; la loi de nationalisation des banques a été abrogée en 1990. Au Chili, sur 421 firmes d’État en 1973, 22 restaient dans le secteur public en 1991. Ensuite, un ciblage plus précis des politiques sociales par des aides directes aux groupes défavorisés; une réduction des dépenses publiques et des effectifs de l’État; une déréglementation et une débureaucratisation, comportant liberté des prix et salaires, réduction des subventions et aides diverses aux secteurs favorisés, renforcement de la concurrence. Enfin, des réformes fiscales visant à simplifier et à rendre plus efficaces l’impôt et sa perception. La T.V.A. remplace les multiples taxes sur les ventes dans la plupart des pays. Elle tend à fournir plus de ressources que l’impôt sur le revenu et que l’impôt sur les bénéfices des sociétés; elle est aussi plus facile à gérer avec les moyens disponibles, moins susceptible de fraude et plus rationnelle économiquement, puisqu’elle encourage l’épargne.

Secteur financier . Fixation des taux d’intérêt par le marché, amenant des taux réels positifs. Renforcement de la concurrence entre les institutions de crédit (cette mesure, complémentaire de la première, devant empêcher une flambée des taux d’intérêt).

Environnement institutionnel . Les politiques agissant sur le cadre légal, réglementaire et judiciaire doivent permettre de renforcer l’efficacité des diverses réformes, en réduisant les coûts de transaction des agents économiques. Le bon fonctionnement d’une économie de marché suppose en effet la protection des contrats, la répression des pratiques frauduleuses, l’affermissement des droits de propriété. L’État doit donc assurer l’établissement d’un climat de confiance, aussi bien entre les agents privés que dans les rapports des particuliers avec les services publics.

Intégration régionale . Selon la tendance mondiale à la création de blocs commerciaux, l’Amérique latine s’est engagée dans des processus régionaux d’intégration. Les divers groupements existants – Association latino-américaine d’intégration (A.L.A.D.I.), Pacte ou Communauté andine (Ancom), Marché commun centro-américain (M.C.C.A.), Communauté des Caraïbes (Caricom) – ont été relancés. D’autres ont été créés, comme le Marché commun du Sud (Mercosur) entre le Brésil, l’Argentine, le Paraguay et l’Uruguay, qui représente 52 p. 100 du P.I.B. latino-américain et 190 millions d’habitants. Des accords de libre-échange ont été passés: entre le Mexique, le Chili, les pays d’Amérique centrale, la Colombie, le Venezuela, en 1991; mais aussi, à l’initiative, en juin 1990 (Enterprise for the Americas Initiative), du président Bush, entre les États-Unis, le Canada et le Mexique, pour former la N.A.F.T.A. (North American Free Trade Area), visant à plus long terme un élargissement à tout le continent, de l’Alaska à la Terre de Feu.

Dans la pratique, le commerce intrarégional s’est intensifié depuis les années soixante, malgré un ralentissement au début des années quatre-vingt (tabl. 9). Les diverses économies latino-américaines se sont imbriquées de façon croissante malgré les retards institutionnels des différents organismes régionaux. Le mouvement va s’amplifier dans les années à venir avec la libéralisation des échanges. Les échéances sont les suivantes: pour 1993, mise en place d’un tarif extérieur commun, après suppression des droits de douane dans le Pacte andin en 1992; 1994: réalisation d’un marché unique dans la Caricom; 1995: libre circulation des biens, services, hommes et capitaux dans le Mercosur; 1996: zone de libre-échange entre le Mexique, le Chili, le M.C.C.A.; 1998: zone de libre-échange entre le Mexique, les États-Unis et le Canada. L’intégration envisagée diffère des tentatives précédentes: elle ne remet en cause ni l’ouverture extérieure, ni les politiques de libéralisation. L’accent est mis dans une moindre mesure sur les tarifs extérieurs communs et sur la protection des groupements régionaux (risques de détournements de commerce), et davantage sur l’ouverture au commerce mondial et sur l’intégration internationale, à l’exemple de la C.E.E. La réduction des droits de douane dans les différents pays favorise les progrès des zones régionales.

En définitive, les réformes libérales lancées depuis 1980 se caractérisent par une meilleure cohérence, un aspect plus global et une plus longue durée que toutes les mesures du même ordre prises dans le passé. Les différentes politiques se renforcent et sont complémentaires, alors que des réformes partielles ont souvent des effets défavorables, comme la théorie économique de l’optimum de second rang l’a montré. Leur effet positif devrait permetre aux pays d’Amérique latine, après une longue crise, de renouer avec la croissance économique.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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